J'ai assisté hier soir à la première parisienne du
Tour du monde en 80 minutes, un ballet signé Maurice Béjart.
Si mes passions s’étendent à la littérature bien sûr, à la musique, à la peinture, la photographie, etc., je dois bien avouer que la danse fut jusqu’alors un art obscur qui n’a jamais vraiment
convoqué en moi un intérêt quelconque. Aussi cette soirée fut-elle mon baptême.
Et bien je l'admets : j’ai passé un fort agréable moment. Je ne me permettrai pas ici d’interpréter le spectacle, mes connaissances en la matière étant limitée (c’est quoi un pas de deux ?)
mais j’ai été frappé par l’énergie vitale des danseurs. Pendant un peu plus d’une heure, des hommes et des femmes ont déployé des mouvements avec une telle grâce que tout se passait comme si
l’univers n’avait aucune espèce d’importance autre que celle de danser, danser, danser, soulever son corps au-dessus de la lourde pesanteur terrestre, tournoyer, et atteindre des cieux oniriques
dont eux seuls disposaient.
Le spectacle posthume de Maurice Béjart nous conte le monde mais, ce qui risque d’étonner les ignorants comme moi qui daignaient laisser la danse à quelque élite, c’est de s’apercevoir que les
êtres pulsent et s’animent, en plongeant avec émerveillement dans l’inutilité de leurs actes, tout en élevant au rang de la conscience l’importance de la légèreté et de la beauté.
Qui va dire que cela ne nous aide pas à vivre ?
Ecrire un commentaire - Voir les 2 commentaires - Recommander
J’ai souvent entendu
des avis très partagés sur l’œuvre de Thomas Mann. Le style extrêmement dense, le rythme lent, les thèmes complexes, des structures de récit minutieusement calculées, une pensée vaguement
diluée, peuvent, selon les critiques, soit devenir les produits d’un auteur de génie soit ceux d’un auteur proportionnellement ennuyeux à sa réputation. Quoiqu’on le reconnaisse
comme un auteur « classique », il n’en est pas moins soumis à toutes ces divergences. C’est donc avec méfiance et excitation que j’ai commencé La mort à Venise, une
petite nouvelle, l’une des plus fréquemment citées dans l’œuvre de l’auteur. Déjà, pour tout dire, le préambule d’Alex Nesme et Edoardo Costadura ouvre un bel appétit littéraire car voilà que les
deux traducteurs dissertent sur l’art : «… fait de Venise la capitale de la supercherie. […] puisque l’art n’est jamais qu’aventure des sens, aventure du sentiment et
humiliation de la vérité. » Je sentis un sourire discret me chatouiller les lèvres…
« Le hasard c’est le déterminisme qui voyage incognito », écrit Gaston Bachelard à la suite de ses réflexions sur la science et ses objets.
Depuis que l’être humain lutte pour améliorer son confort au milieu de l’âpreté de l’univers, il cherche à rendre son environnement intelligible et compréhensible. La meilleure
preuve de compréhension d’un phénomène est de pouvoir le reproduire et ainsi, isoler le processus causal ou la combinaison de facteur qui a mené à l’occurrence
de la chose. En prédisant un événement, par exemple une réaction chimique, nous injectons du déterminisme à la manifestation de ce même événement. Autrement dit, nous concevons que cette
réaction devait apparaître car toutes les causes sous-jacentes en étaient réunies. Bien sûr, rendre le monde déterministe ne nous gêne pas, au contraire même, mais qu’en est-il si l’on souhaite
étudier les comportements humains ? Voilà que tout se complique car nombre de spécialiste de la psychologie (disons des sciences humaines d’une manière général) essaient de comprendre ce qui
produit un phénomène ou non. L’ouvrage est très utile dans le champs de la santé mentale ou de la prévention sociologique. Seulement voilà, en trouvant les causes de nos comportements, nous
attribuons à ceux-ci une sorte destin inéluctable, déterminé, et causal : par exemple, certains expliquent les comportements violents comme le produit des interactions entre l’individu et
son système familial.
…Sans que je parvinsse à deviner davantage les mécanismes du monde,
je n’en ressentis pas moins une drôle de turbulence, vague, aigue, derrière l’âme. Quoique je n’eusse guère l’esprit à la méditation, l’heure étant tardive, je m’accordai quelques
minutes de contemplation autour des lueurs tombantes des lampadaires. Car bien au contraire de les dissimuler, j’admis désormais que la nuit révèlât l’état des êtres et des choses, et
probablement souligna-t-elle, bien au-delà de notre imagination, quelque mystère ineffable. Ainsi mon corps accueillait avec hospitalité des extases fuyantes, et laissait le monde errer dans mon
esprit comme un phénomène esthétique inné, remarquable et incompréhensible. Je levai la tête vers les cieux. Des cristaux de nuit scintillaient sans que leur dimension ne soulevât d’autre
manifestation que celle d’un mouvement de cœur et d’apaisement. De sorte que, l’esprit lénifiant, je hissai moult rêveries vagabondes. Je m’assis sur le sommet des marches. En bas, les rues
s’engouffraient dans la ville orange et portaient une drôle de danse humaine. Je me situais tout en haut de cet escalier, en spectateur du monde, et rien ne vint troubler mes petits tourments. Je
posai ma tête sur mes genoux et croisai mes bras. On eut sans doute pensé que je boudais l’univers. En réalité, je l’aimais, tout simplement…
Parmi tous
les livres qui m’ont enivré et qui ont convoqué en moi une certaine forme d’admiration, peu sont aussi bouleversants que Le livre de ma mère. A tel point d’ailleurs - autant l’avouer -
qu’il est difficile de présenter cet ouvrage sans tomber dans un piège émotionnel étrange, délicieux, nostalgique, … soyons francs, un peu douloureux. Albert Cohen nous met en garde
pourtant : « En somme on s’installe dans le malheur et on se dit qu’on y est pas si mal que ça après tout. » Pourtant, il est impossible de ne pas suivre l’auteur
dans l’hommage (vengeance dit-il) magnifique qu’il rend à sa défunte mère. « dans ma chambre me voici, un de l’humaine nation, scandalisé par l’universelle
mort, stérilement interrogeant. »
L’atmosphère est un
drôle de phénomène. Elle est partout et nulle part, nous suit dans toute nos redondantes explorations du monde, enveloppe ostensiblement notre être et mue à la vitesse de l’éclair. Quoique tout
le monde ne perçoive guère l’ambiance qui les entoure chaque fois qu’ils font un pas, on ne peut nier l’existence d’une véritable pression du monde tout alentour. Et quand bien
même la sensibilité ne s’active-t-elle pas dans toutes les situations de la vie (on passerait son temps dans la béatitude autrement), le cerveau, lui, enregistre de tous les
signaux et s’ajuste à l’environnement. Ainsi peut-on se sentir bien dans une pièce, avec certaines personnes, avec telle musique, sans même sans rendre compte. La lumière est
pour moi le grand chef d’orchestre et chaque fois qu’une activité comme l’écriture ou certaines activités professionnelles requièrent le calme d’un bureau, croyez-moi, je guette la moindre poésie
qui gonfle les ombres.
Eric-Emmanuel Schmitt est un auteur
singulier dans le paysage francophone de la littérature. Avec un talent remarquable il sait allier des thèmes graves (le destin d’Hitler dans La part de l’Autre par exemple),
une écriture extrêmement fluide et bien modelée, une narration à suspens, des éléments de contes moraux, et une volonté ostentatoire de créer une aventure. Malgré l’abord de
phénomènes cruels et absurdes (voir Je suis une œuvre d’art ), l’ensemble est régulièrement saupoudré d’une sorte de bienveillance et d’un regard finalement tendre sur les êtres
humains.
Et bien nous y voilà, à contempler un nouveau chiffre grimper le calendrier
et à percevoir, avec beaucoup plus de force que celle de la simple intuition, que le temps insiste dans sa chevauchée fantastique vers mille destins ineffables.
Que le temps
est cruel lorsque parfois, il vole égoïstement vers le futur et la destinée en laissant les éléments disparaître dans sa gorge avide et tragique. Il en est ainsi, la découverte du chef d’œuvre de
Henry James me fut bien tardive et les quelques semaines qui se sont écoulées depuis la fin de la lecture me laisse encore un bouquet d’arôme délicieux pour l’esprit.


Commentaires Récents