Ce billet est la suite de celui-ci.
Les écrivains, amateurs ou non, portent un lourd fardeau : lorsqu’ils sont plongés dans une plaisante
lecture, ils font l’expérience fréquente de buter sur certaines phrases. On observe comment l’auteur a construit sa prose et on s’observe soi-même pour voir si le travail littéraire de ce dernier
produit sur nous un mystérieux effet. Ce phénomène est épuisant et, disons-le, parfois ennuyant. Il est aisé, une fois l’esprit soumis à de telles motivations, de perdre la fluidité et, par
conséquent, la qualité de la lecture. C’est plus fort que nous, on cherche finalement cette fameuse recette dont tout le monde murmure qu’elle n’existe pas.
Les phrases d’un texte me paraissent souvent inégales, plus ou moins appuyées. On sent parfois que la plume de l’auteur s’est levée un court instant pour attendre que l’esprit, à toute vitesse, formule de nouveaux wagons poétiques à sa prose. La belle phrase est un phénomène différent de la belle écriture. Sans doute se distingue-t-elle en premier lieu par son caractère surprenant. J’ai longtemps cherché ce que pouvait être une belle phrase, j’ai convoqué à la réflexion un certain nombre de phénomènes pour déterminer ce qu’était une belle phrase avec la finalité non déguisée de pouvoir en créer : Aussi peut-on se pencher sur la grammaire, la justesse du vocabulaire, la pertinence, l’intelligence du propos, la coercition des images contenues dans les mots, le déclenchement de réactions physiologiques (pleurs, rires, surprise, joie…), le travail de sculpture (la conjugaison par exemple), la clarté, la simplicité, la capacité à synthétiser une idée, etc, etc… Les critères sont innombrables et probablement que chacun d'entre nous peut définir ceux qu’ils considèrent comme les plus important.
Mais tout de même, il me semble qu’il existe un invariant et une méthode pour reconnaître une belle phrase.
Une belle phrase est d’abord la création d’un bouleversement délicieux, une explosion du rythme de lecture, soit par continuité (bouquet final), soit par rupture (de l’histoire,
de la mélodie littéraire). Elle aspire subitement la pensée, l’émotion ou fait dériver les images mentales. Elle résonne avec des bruits lointains cachés au fond de nous, des
peurs, des désirs, des façons de voir, ou par l’extraordinaire sensation ressentie lorsque l’on est en face d’une pensée intéressante et parfaitement posée. Je crois que la belle phrase est celle
qui renouvelle, à un moment précis, le récit, la pensée ou l’émotion que l’on est en train de se soumettre.
C’est la force de la beauté, celle de rompre avec ce qui l’entoure…
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J’ai souvent entendu dire que
Mishima était un digne représentant de la littérature japonaise. Je dois bien avoué que ma connaissance de cette dernière est très limitée, non pas par manque d’intérêt d’ailleurs mais plutôt par
ignorance et par un manque d’exposition répétée à une telle culture. Aussi me suis-je procuré, en guise d’introduction, Martyre, un court recueil de deux nouvelles. Force est de
constater que je ne fus pas déçu.
J’ai déjà évoqué (
« Je crois en la persistance de certains
éléments discrets qui apportent quelque chose de différent et qui ont des effets considérables pour l’avenir du monde : la capacité de réflexion, l’élaboration au second degré et une
dimension poétique maintiennent une petite flamme qui ne s’éteint pas et permet à l’espèce humaine de se survivre, même quand elle est soumise aux pires atrocités »
Comment, lorsque les lumières s’adoucissent de leur éphémère déclin,
regarder le crépuscule soulever la lumière des êtres et des choses ? Comment maintenir une vigilance existentielle sur le monde et ses bouillonnements ? Avec quelle émotion accompagner
cette plongée profonde vers les existants ? Pourquoi écrire l’état d’une réalité quand la sentir est déjà si envahissant ? Quelle enveloppe affective peut nous protéger des
tourments ? De quel destin se contenter, à la délicate limite de notre force ? Quelle malice se cache derrière ses nuages de feu qui font gonfler des émotions bouleversantes
d’existence ? Avec quelles idées caresser les impressions chaotiques dont se pare élégamment l’univers ? Quelle odeur croire, parmi celles des pêches, des framboises, des fugaces
piqûres de miel et d’épices ? A quelle hauteur voler entre la terre et le ciel ? Pourquoi le frisson est-il la sensation la plus aboutie pour embrasser l’Enigme ? Vers quel rêve
creuser son chemin ? De quelle blague cosmique tombe cette singulère ombre ?
L’écriture est-elle une
activité de recherche ? Voilà bien une question qui, durant longtemps n’existât pas dans mon esprit tant j’associais le lent modelage d’une prose à une simple notion de
plaisir (et à quelques autres notions tout aussi naïvement évidente).
Chaque année, en début d’automne,
Mme Nothomb se livre à un étonnant rituel : elle se charge d’apporter un peu d’étrangeté à la rentrée littéraire. Quand bien même Ni d’Eve ni d’Adam
Je réfléchissais, pas plus tard qu’hier, aux différents mouvements
sentimentaux qui peuvent réunir des personnages dans un roman. Ces mouvements sont de toute évidence très nombreux et très complexes. C’est tout l’art de décrire l’interaction tumultueuse de deux
êtres. La tendresse me semble être l’une des expériences les plus intéressantes, à vivre bien sûr, mais aussi à décrire grâce à la littérature. Et pour cause, la tendresse n’est
pas qu’un simple élan d’affection à la fois naïf et extrêmement puissant. Sans doute se promène-t-elle sur les mêmes chemins que le sentiment d’amour et certains diront sans
hésitation que les deux phénomènes sont plus ou moins corrélés. A mon avis, les tresses que dessinent ces deux émotions ne sont pas si simples. Pour maintes spécialistes des relations humaines,
notamment ceux qui étudient les relations précoces mère-bébé, la tendresse a une fonction de liaison. A cet égard, une mère attentive et aimante va créer un véritable pont émotionnel entre elle et sa progéniture. Ce chemin servira entre autre à véhiculer des demandes, des besoins fondamentaux et plusieurs autres événements psychiques comme le tissage
délicat d’une enveloppe amoureuse autour de l’être.
Parfois, parmi le bouillonnement casanier d’une journée, jaillit une sorte de
phénomène fort heureusement éphémère que l’on nomme l’inquiétude.

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