Je me demandais l’autre jour le nombre
d’évènements merveilleux qui surviennent dans une journée. J’entends par « merveilleux » l’élévation d’un événement au rang poétique. Dit autrement, l’injection d’une émotion agréable à
une perception qui, à première vue, semble banale. Prenons par exemple, un ennuyeux retour en voiture, seul, après une bonne journée de travail. Une route puante, des feux tricolores, le flux
urbain de fumée, le bruit des moteurs, la succession des masses bétonnées pleines d’ordinateurs, la puissance mélancolique de la couleur grise des villes… Un tel environnement n’a rien de très
joyeux, ni de très enrichissant. On peut même se demander comment l’être humain s’est débrouillé pour en arriver à une organisation si monotone. Une sorte d’appauvrissement général des choses.
Pourtant, je crois que l’esprit, par le biais de l’art et des rêveries notamment, peut transformer cette perception. Pour certains phénoménologues, c’est l’émotion qui organise notre rapport au monde (dit « Dasein » : « l’être au monde »). Aussi est-il remarquable de voir à quel point ce triste de trajet peut d’un seul coup être envahi par des particules de musiques, des idées métaphysiques, des phrases littéraires. De constater à quel point il est permis d’imprégner ces pauvres bâtiments d’imaginaire, de changer leur perspective, de les rendre gigantesque et pleins d’intrigues. Et il ne s’agit pas d’une évasion de l’esprit, bien au contraire : la pensée plonge dans le monde et le transforme, lui insufflant une nouvelle vigueur poétique. C’est à mon avis l’un des grands pouvoirs de l’art : celui d’être convoqué n’importe quand, et de rendre au monde, même dans ses recoins les plus pauvres, sa part de mystère et d’absurdité fantastique…

Que le monde apparaisse comme une vaste dimension dans
le champ de la conscience, que l’étrange ordre des choses bouscule spontanément les émotions universelles, que notre existence s’accommode, parfois difficilement, de vastes inquiétudes inhérentes
à son caractère éphémère, il n’en résulte pas moins l’intuition singulière d’une ténébreuse intrigue de l’univers. Une intrigue imposante, dense, décalée. Une sorte d’articulation
grandiose des éléments et des lois qui régissent leurs comportements. Je ne dis pas que l’univers a une intention, sinon quoi le concept de dieu prendrait une ampleur inintelligible,
mais plutôt que notre monde ressemble à une grande partition cosmique.
Lorsque l’activité humaine se voit soumise à la réflexion et à l’étude, elle
s’habille rapidement de concepts et de brouillards… La notion de « style » en littérature fait parti pour moi des abstractions mentales vaguement perdues au loin, dans une couche de
brume, au détour d’une sombre ruelle. Je viens de parcourir un article fort intéressant (
Je viens de lire un article très intéressant dans le magasine Ecrire,
n°101, qui établit une distinction entre le Beau et le Sublime.
Le monde des songes est un phénomène
fascinant. Quelle drôle de sensation ressent-on lorsque, passionné par l’étrange univers des humains, on s’intéresse au théâtre privé de nos pensées ? D’innombrables essais grossiers
échoueraient à décliner nos songes et sans doute une telle activité comporterait-elle d’ailleurs peu d’intérêt. Mais si l’on prend quelques manifestations sporadiques, on observe un époustouflant
monde vivant.
Il existe, parmi certains poètes et certains scientifiques du développement, des
personnes qui se sont posées une drôle de question : Motivées par l’Enigme, elles se sont demandées quelle était la première impression de l’être, c’est à dire celle d’un
bébé qui découvre le monde dans lequel il va désormais devoir se façonner un avenir et maintenir la tension générale que l’on nomme la vie.
Une fois n'est pas coutume, c'est aujourd'hui un poème que je
souhaite partager, dans l'attente du billet qui va suivre sur l'auteur. Une si mélancolique mélodie ne peut à ma connaisssance n'être attribuée qu'à Edgar Allan Poe. Il ne nous reste plus
qu'à écouter avec le coeur...
La plupart des avancées scientifiques ont souvent eu la conséquence
(l’objectif ?) de réduire la prétention de l’homme quant à sa capacité d’appréhender et de rendre intelligible l’univers. L’étude des rayons a par exemple montré que l’homme ne voyait qu’une
partie du spectre de la lumière, les éthologistes ont confirmé que des espèces animales ont certains sens bien plus développés que les nôtres, l’astronomie nous offre quelques magnifiques
vertiges existentiels, l’étude des divers maladies nous suggère que l’organisme humain est extrêmement défaillant. Nietzsche écrivait : « Il lui [l’homme] en coûte déjà
assez de reconnaître à quel point l’insecte ou l’oiseau perçoivent un monde tout autre que celui de l’homme, et de s’avouer que la question de savoir laquelle des perceptions est la plus juste
est tout à fait absurde puisque y répondre nécessiterait d’abord qu’on les mesurât selon le critère de la perception juste, c’est à dire selon un critère dont ne dispose pas. »
Depuis quelques temps je m’intéresse
aux images dîtes impossibles. La raison en est simple, dans le cas de ce genre d’image (voir ci-contre) le cerveau ne parvient pas à finir sa représentation. Quelque chose cloche, quelque chose d’étrange. Ce phénomène est à mon sens fascinant car il ne s’agit bien évidemment pas d’un simple problème de perception mais bien d’un erreur cognitive digne de l’absurdité. Indépendamment de notre volonté, le cerveau ne peut maintenir cette situation conflictuelle et choisit invariablement l’une des
perception donnée. En d’autres termes, les cognitions ne peuvent représenter et traiter cette image. Le processus est le même si je demande par exemple à quelqu’un de visualiser mentalement un
chiliogone (polygone à mille côtés). Pourtant, tous ces objets existent.
Comment, lorsque les lumières s’adoucissent de leur éphémère déclin,
regarder le crépuscule soulever la lumière des êtres et des choses ? Comment maintenir une vigilance existentielle sur le monde et ses bouillonnements ? Avec quelle émotion accompagner
cette plongée profonde vers les existants ? Pourquoi écrire l’état d’une réalité quand la sentir est déjà si envahissant ? Quelle enveloppe affective peut nous protéger des
tourments ? De quel destin se contenter, à la délicate limite de notre force ? Quelle malice se cache derrière ses nuages de feu qui font gonfler des émotions bouleversantes
d’existence ? Avec quelles idées caresser les impressions chaotiques dont se pare élégamment l’univers ? Quelle odeur croire, parmi celles des pêches, des framboises, des fugaces
piqûres de miel et d’épices ? A quelle hauteur voler entre la terre et le ciel ? Pourquoi le frisson est-il la sensation la plus aboutie pour embrasser l’Enigme ? Vers quel rêve
creuser son chemin ? De quelle blague cosmique tombe cette singulère ombre ?
A quoi ressemble un petit écrivain qui a envie d’écrire de grands livres ? Et dans le cas précis où sa compagne est une lucidité affligeante qui lui
rappelle sans cesse les heures de travail qu’il lui reste à faire s’il veut progresser ?
Commentaires Récents